Echec et réussite

échec et réussite

Je vais partir d'une anecdote me concernant, car il s'agit de l'expérience que je connais le mieux. En espèrant bien sûr que sa résonnance soit plus large.

Il y a fort longtemps (pas tellement en fait), dans une vie antérieure (de cette vie), j'étais ingénieur. J'ai donc fait les fameuses classes préparatoires aux grandes écoles, et passé les concours associés. Le palmarès n'a ici aucune sorte d'importance bien évidemment.

Je me souviens cependant des drames qui se jouaient dès lors de la deuxième année où certains n'étaient pas admis à continuer. L'"échec" patent de ne pas pouvoir devenir le métier de sa vie, vétérinaire (la dite prépa). Puis, pour ceux qui avaitent la "chance" de passer, le verdict de la deuxième sentence, les résultats des concours!

Des pleurs et des gémissements faisaient écho dans les couloirs, de ne pouvoir exercer ce métier tant convoité! On pouvait alors parler d'"échec", d'"échec" d'une vie même, tant l'investissement, corps et âme, avait été grand.

Pour ma part, j'avait "réussi",le Saint Graal, j'ai eu le concours et l'école. On pouvait alors parler de "réussite".

C'était il y a 13 ans.

Et maintenant, quand je regarde les vies de ces personnes qui ont soit disant "échouées" - médecins, artistes, passionnés de leur métier - et que je me regarde moi kinésiologue, ingénieur qui a démissionné, je me questionne: où est passé l'échec? où est passé la réussite?

Il n'y en a pas, et il n'y en a jamais eu. Il n'y a là que des chemins de vie, des cheminements dans la vie. L'échec et la réussite sont seulement l'état d'une variable mentale figée, non d'une réalité. Car la vie est mouvement et nous mène là où nous devons être. L'accepter c'est être en lien avec son courant, c'est être. Et je ne suis pas cramponnée à un résultat dicté par mon idéal, ma moral, celle de mes parents ou de ma famille, par les dogmes et us et coutumes d'une classe, d'une société, par les normes d'un pays, d'une époque. Je suis libre.

Pour continuer à illustrer ce propos, voici un extrait issu du "Feu de l'Esprit" de Gregory Mutombo :

"Il nous faut examiner cette idée de réussite et d'échec. Qu'est-ce donc que cette réussite sinon l'issue, le dénouement répondant parfaitement aux attentes du mental, c'est-à-dire une sorte de concrétisation de son pronostic le plus optimiste ? Qu'il s'agisse de réussir un examen, parvenir à grimper au sommet d'une montagne, battre un adversaire, remporter un prix, gagner une élection, convaincre un interlocuteur opiniâtre, marcher pieds nus sur des braises ou bien, encore, traverser un précipice en marchant sur un câble tendu au-dessus du vide, la notion d'avant et d'après est constante. Quelque chose en soi pense : "Si j'atteins tel objectif alors cela, si je remporte tel concours alors ceci, si je gagne tel procès donc cela, si je franchis tel cap alors ceci, etc."
Dans le mental, quelque chose de redoutablement insatiable et répétitif imagine et projette un plus ou un mieux vers le but, vers le moment idéalisé de la réalisation du défi. Pourtant, ce qui est systématiquement observé, c'est le caractère éphémère et illusoire de la satisfaction obtenue. Le contentement ne dure pas, il s'étiole, glisse, coule entre les doigts comme du sable sec et fin. C'est un pic qui précède un gouffre. L'objectif atteint, la victoire obtenue ou la partie gagnée, plutôt que de remplir, paraît vider, en définitive, celui ou celle qui y avait placé l'espoir d'un accomplissement. Un constat intérieur, immuable, semble dire : « ce n'est pas assez, il en faut plus, montons la barre encore un peu plus haut ».
Se soumettre à la tentation de viser plus haut et plus loin est une fuite en avant, une recherche vaine d'une complétude par une action ou une obtention s'inscrivant dans le temps et dans l'espace. Il n'y a aucun problème en la réitération obstinée de cette démarche, sauf si elle prétend conduire à réaliser sa nature véritable qui, elle, est éternelle et infinie.
L'échec n'est rien d'autre qu'une non réussite. Il est une issue qui ne correspond pas aux attentes ou prévisions d'une personne. Dit en d'autres termes, c'est un dénouement contraire à ce qu'elle désirait voir se réaliser dans son existence. Ce qu'elle appelle « échec » est un fait ou une situation qu'elle juge non conforme à l'idée qu'elle entretient d'une réussite ou d'un succès.
Réussite et échec sont des jugements de l'ego, bien en peine de comprendre les tenants et aboutissants de ce qu'il constate, dès lors qu'il fonde ses analyses et établit ses conclusions en s'appuyant exclusivement sur ses cinq sens. Lorsqu'on en vient, par exemple, à parler d'échec pour désigner un divorce, c'est que l'amour entre deux êtres est vu comme quelque chose pouvant se réussir ou se rater. Il est dit de même pour des faillites, des changements de travail, des réorientations scolaires, des fermetures ou des négociations, alors que ces mouvements ne symbolisent que le cycle de la vie, à l'instar des feuilles brunies qui se détachent des arbres à l'automne. Comme, du haut de son promontoire, l'ego croit savoir ce qui est bon pour lui, les autres et même la bonne marche du monde, il ne peut s'empêcher de juger ce qui advient en le qualifiant tour à tour d'échec et de réussite. Le seul échec est dans le maintien du jugement. La seule réussite est dans la cessation du jugement. L'un et l'autre ne se situent jamais dans la chose jugée."

Alors en cette période d'examens, de concours, parents, étudiants, élèves, professeurs, faites de votre mieux pour ce que vous désirez aujourd'hui. Mais s'il vous plait ne figer pas un destin dans une idée d'échec et de réussite. La vie est d'autant plus belle qu'elle est inattendue. Et il n'y a là plus aucune polarité, plus aucun jugement, juste pléthore de possibilités 

Je finirai avec les mots si justes de Christine Singer:

"Pourquoi seulement le succès quand tous les degrés d'insuccès jusqu'à l'échec (l'échec dont Edmond Jabès disait "Il nous comble") ouvrent à l'imprévisible?"

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